lundi 28 mai 2012

D'échec en échec sans perdre son enthousiasme

e x P O S i t i O n
à YGREC ENSAPC
20 RUE LOUISE WEISS
75013 Paris
metro Chevaleret ou Bibliothèque François Mitterrand
ouvert du mercredi au samedi de 13h à 19h

VeRniSSaGe le 1eR juin 2012
Du 2 juin au 13 juillet 2012


aVeC: Ava Carrère, alexandre Gérard, Stéphanie lagarde, Yan Vanderme

NO SPORT
P R O G R a M M a t i O n

VenDReDi 1 juin – 18H – PeRFORManCeS:
Double You, alexandre Gerard, nicolas Puyjalon

SaMeDi 16 juin - 15H – DÉPaRt D’YGReC enSaPC -PeRFORManCe:
Céline ahond

SaMeDi 30 juin – 15H – YGReC enSaPC - PeRFORManCeS:
FeRiel BOuSHaki, MatHilDe CHenin, SOPHie CHÉROt,
ViOlaine lOCHu, GlORia MaSO, Daniel RODRiGuez CaBalleRO

VenDReDi 13 juillet – 19H - PROjeCtiOnS:
33% Film de Federico anastasi sur une idee de Yann
Vanderme, zone de trébuchement, vidéo d’alexandre Gerard

DuRant tOute la DuRÉe De l’exPOSitiOn:
amélie Deschamps, Sébastien Rémy

une proposition de Sophie lapalu


Stéphanie Lagarde, Solo, 2009
L’échec est induit par un jugement, il est conditionné par des paramètres extérieurs, des critères spécifiques permettant de juger le résultat –négatif- de l’entreprise.
Son corollaire n’est d’ailleurs autre que l’accomplissement, soit l’action de mener à terme, d’accomplir, mais également le résultat de cette action. Or comment peut- on juger d’une œuvre « accomplie»? Cette opposition entre échec et accomplissement représente ce que Rancière nomme un partage du sensible, « une distribution a priori des positions et des capacités (…). »1 Or est-il envisageable de partager un sensible quand ce dernier nous apparait si parfaitement complémentaire ? En effet, en 1969, Robert Filliou définit les bases de sa réflexion avec le « Principe d’équivalence » : constituée de planches de bois, de boîtes de carton et de chaussettes rouges, potentiellement extensible à l’infini, cette œuvre postule la stricte équivalence entre toute œuvre « bien faite » (le modèle), son pendant « mal fait » (l’erreur, la transgression) et enfin ce qui n’est « pas fait » du tout, le non fait (le modèle non réalisé et donc son seul concept). « Faire », « mal faire», « ne pas faire », trois moments de la création qui reviennent strictement au même.
Ce qui importe n’est alors nullement l’exécution matérielle d’un objet fini, mais le désir qui sous-tend une création et dont l’essence est d’être ininterrompue. Synonyme de « Fête permanente » ou d’« eternal network », la « Création permanente » englobe et résume dès lors tout son travail. Ce précepte de possibles toujours ouverts permet de déplacer l’attention, comme le préconisait déjà Dewey en 19342, de l’objet au procès de constitution de l’art. Ce n’est ainsi pas tant le résultat formel de la création artistique qui importe, mais bien plutôt l’expérience esthétique, qui serait en même temps « le flux général de la vie consciente, que nous avons tant de mal à saisir, et ces moments distincts, aigus, qui surgissent de ce flux et constituent «une expérience».3

De plus, si l’abrutissement, selon Rancière, serait de vérifier l’inégalité des intelligences entre celle qui sait en quoi consiste l’ignorance et celle qui ne sait pas, le maître ignorant lui, tout comme les artistes dont il est question ici, loin d’imposer une vérité, préfère s’aventurer dans la forêt des choses et des signes afin que les spectateurs « voient, ressentent et comprennent quelque chose pour autant qu’ils composent leur propre poème »4.
L’exposition –qui tire son nom d’une phrase légendaire de Winston Churchill « le secret de la réussite, c’est d’aller d’échec en échec, sans perdre son enthousiasme » - s’attache alors à faire de l’échec un principe moteur de la création et de la réception esthétique, et à ne pas distinguer la constitution d’un objet ou d’une exposition de son exécution et de sa perception, conjuguant l’expérience esthétique à
celle de la vie.


D'E C H e C   en    e C H e C    S a n S    P e R D R e   S O n
e n t H O u S i a S M e

(e x P O S i t i O n)



Selon Brian O’Doherty, « la galerie est construite selon les lois aussi rigoureuses que celles qui présidaient à l’édification des églises au Moyen-age, le monde extérieur ne doit pas y pénétrer […].»5 Riant de ce principe inféodé au modernisme,Alexandre Gérard modifie très légèrement l’espace afin de suspendre une seconde notre perception de la réalité — je ne suis donc pas autorisée à révéler ici les mécanismes de son travail -, tandis que Yann Vanderme compose une série de pratiques incongrues: il fait passer des objets de la reserve à l’espace d’exposition grâce à un trou qu’il perce directement dans le mur qui les sépare — les cadres de l’art sont parfois bien minces -, trou qu’il comble par la suite (notons qu’une porte est normalement destinée à cet usage)6 . ainsi, si dans la galerie « un cendrier à pied devient un
objet sacré, tout comme un manche d’incendie dans un musée d’art moderne n’évoque pas tant un manche d’incendie qu’une énigme esthétique »7, ici l’étagère métallique et son lot de vis et scies pourront-elles toujours n’être qu’étagère, vis et scies?
Continuant sur la lancée de manipulations absurdes de ce qui constitue le mobilier et l’espace architectural des lieux de monstration de l’art, Yann Vanderme ponce un meuble usuel d’Ygrec, verse la poudre produite dans de la peinture, et repeint enfin le sol que vous foulez 8.
Absurde ? Pas tant que ça, car les deux artistes favorisent ainsi la prise de conscience du contexte, « suppriment » l’objet d’art au profit d’une intervention sur le lieu d’exposition, dans une attitude anti-réifiante. ici, ce n’est pas la « production » (détachée de son mode d’apparition et de réception) qui compte, mais la « fabrication » de l’art9.



NO   S P O R t (P R O G R a M M a t i O n)

Au centre d’Ygrec, une sculpture. Solo de Stéphanie Lagarde, ring de boxe pour une personne, aussi triste qu’une Joconde sans moustache, trône, seul. Il double l’espace de la galerie, créant une mise en abîme du lieu déserté. autant ring de boxe qu’estrade oratoire, il est le lieu où l’action est possible — ou passée —, un espace en transition où s’instaure une sorte de « résistance de la présence, un écho, une trace fantôme »10. la lutte y est tant physique, corporelle, qu’abstraite, discursive ; elle peut être dirigée tant face à soi-même, que face au monde. lieu de résistance, la sculpture y est en tension, en attente ou au repos.
Interrogé à plus de quatre-vingt ans sur les raisons de sa bonne santé, WinstonChurchill répondit « Cigars, whisky, no sport ». invitation est donc faite aux artistes d’investir ce ring pour une programmation de performances intitulée no Sport: la performance fait ici forcément écho à celle sportive du boxeur et aux duels censés définir un vainqueur, mais également au combat vain de l’artiste face à lui-même. Or ce qui importerait ici n’est nullement l’exploit ou la réussite, mais bien plutôt le désir qui sous-tend la création.

D O C u M e n t a t i O n  D e S  A C T e S
A V A   C a R R è R e   C H a n t e   S a    R i t O u R n e l l e


Peindre le sol, faire traverser des objets, intervenir sur un ring... autant de pratiques éphémères, qui ne s’accomplissent que dans le hic et nunc de leur effectuation, ne semblent pas laisser de traces «remarquables » pour les appréhendera posteriori, mais qui pourtant continuent d’avoir lieu, survivant à leur effectuation. Se pose alors la question de la documentation de ces actes, peut-être même de l’introduction dans l’espace de la galerie d’éléments permettant d’instruire le visiteur des événements passés.
Le terme document provient du latin documentum, « ce qui sert à instruire ». C’est un écrit servant de preuve, de renseignement, de témoignage. Or nous observons une réelle ambivalence attachée aux propriétés du document. ainsi, si le style documentaire n’a pas pour autant une fonction documentaire, certaines œuvres d’art ont cette fonction de renseignement, de témoignage (comme lorsqu’elles illustrent aujourd’hui les ouvrages d’histoire), alors que nous pouvons considérer que toute œuvre d’art est un document, témoin de son époque.

Aujourd’hui, le regain d’intérêt pour les pratiques « performantielles » s’accompagne d’une attention accrue pour leurs « substituts » généralement appelés « document », à défaut de terme plus adéquat. C’est en effet grâce à l’étude de ces derniers que peut s’écrire leur histoire. Ces « substituts » découlent, précèdent, ou émanent des œuvres éphémères : « Référentiels par essence, [les documents] renvoient à quelque chose qui leur est extérieur, pour lequel ils ont une valeur de preuve, de témoignage ou d’information. ils sont la «référence», «fragments ou qualité du réel présents là dans l’espace et le temps de la situation de mise en vue»10 Or que signifierait présenter des artefacts exposant des événements qui leur sont extérieurs, dans le cadre même où le geste a eu lieu?
La performance a été depuis ses débuts « au cœur de la méditation du postmodernisme sur l’érosion de la distinction entre représentation et réalité, une méditation qui, où qu’elle intervienne, est redevable aux expériences des artistes qui ont utilisé la performance pour souligner l’érosion d’une autre distinction, celle entre la vie et l’art. »11 Comment concilier les prétendus antagonismes exposition/performance;
transmission/expérience ? Ava Carrère propose alors de raconter, au travers d’une ritournelle - petite mélodie répétée continuellement - écrite par ses soins, les faits et gestes des artistes intervenus dans l’exposition. ava Carrère assistera aux performances sur le ring pour compléter sa chanson du récit des actions qui s’y seront déroulées au fil du mois de juin. Ritournelle à valeur documentaire, elle n’en constitue pas moins une nouvelle œuvre. Quant au spectateur, fort de l’expérience vécue dans l’espace, il partira avec la documentation en tête, sans pouvoir l’en déloger. l’art ne s’observe plus, il se vit.

C O n C l u S i O n

« Supprimant » ainsi l’objet d’art au profit d’une intervention sur le lieu d’exposition, ou faisant de cet objet un espace à expérimenter et à emporter, les artistes invités ici créent des espaces, des « lieux pratiqués »12, à l’intérieur même du lieu d’exposition. tel l’enfant qui gribouille et tache son livre d’école13, ils habitent la galerie et convient le spectateur à en faire de même. « Bien faire » consiste alors à accepter toutes les potentialités offertes par le « mal fait », pour
recommencer, améliorer, créer encore, revenir. la perception esthétique s’avère être un processus actif où la contemplation n’a qu’une petite – voire infime- part, afin d’accroître notre pouvoir de création dans l’art de vivre. La « fête » est permanente !


Notes : 
1)Rancière jacques, le spectateur émancipé, la Fabrique editions, Paris, 2009, p.16
2) john Dewey, art as experience, 1934
3) Richard Shusterman, Préface de l’art comme expérience, john Dewey traduit de l’anglais par jean-Pierre
Commetti, Paris : Folio essai, 2010, p.19
4) Rancière, Op. Cit., p. 19
5) O’Doherty Brian, « notes sur la galerie », White cube, l’espace de la galerie et son idéologie, zurich:
editions jrp/ringier, 2008, p. 36
6) Cela n’est d’ailleurs pas sans rappeler Michael asher, en 1974, qui décida de ne rien exposer à la
galerie Colpley de los angeles, ôtant simplement la cloison qui séparait l’espace d’exposition du bureau
de la réserve.
7)O’Doherty, op. cit.
8)Cf. Michael asher encore, qui, en 1973, décape les murs et plafond de l’espace d’exposition chez
toselli à Milan.
9)HueBleR Douglas, cité par SCHlatteR Christian, art conceptuel, formes conceptuelles, p. 248. Huebler s’exprime de la sorte : « le problème de l’art, c’est la fabrication, sa production est superflue. ».
10)DuPOnt agathe, les créations éphémères ou immatérielles et leurs traces, des années 1960 à nos jours, dans les collections du Centre Pompidou- Musée national d’art moderne : situation paradoxale de l’artiste par rapport à sa création, Mémoire de recherche appliquée 2éme année de second cycle de l’École du louvre, sous la direction de Didier Schulmann, 2004-2005, (non publié), p. 34, cite POinSOt jean-Marc, «
l’in situ et les circonstances de sa mise en vue », les Cahiers du Mnam, 1989, p. 67.
11) Peggy Phelan, 
http://www.mouvement.ne /html/fiche.php?doc_to_load=11491, consulté le 28 janvier 2012
12) De CeRteau Michel, l’invention du quotidien, 1. arts de faire, Paris: Gallimard, Folio essais, 1990, p.173.
13) Cette image est empruntée à Michel De Certeau : « l’enfant gribouille et tache son livre d’école ; même s’il est puni de son crime, il se fait un espace, il y signe son existence d’auteur. » dans idem, p. 53.

samedi 26 mai 2012

"la véritable œuvre d’art se compose des actions et des effets de ce produit sur l’expérience"

Pointer l'absurde d'un quotidien ponctué d'instants de suspension de la réalité, où l'on pense son train partir alors que c'est celui d'en face qui démarre, et où l'on sursaute au bruit d'une vitre cassée ; systématiser de manière irrationnelle cette vie de tous les jours alourdie par les tâches ménagères que la poésie a quittées avant même d'avoir tenté de s'y insérer : dans la continuité d'un Marcel Duchamp, Alexandre Gérard tout comme Yann Vanderme s'ingénient à vivre.

Quand l'un se coupe les cheveux à 33%, l'autre va breveter une farce et attrape pour uriner bleu. Quand l'un fraude le métro à 33%, l'autre réalise une fausse marche pour nous faire trébucher. L'un quitte la salle de cinéma au bout de 33% du film, l'autre propose un service de gêneur gêné et se retrouve à la télévision. L'un se coupe un cheveu par jour durant un mois, l'autre s'observe en train de regarder un film d'horreur. L’un dépasse ainsi une réalité un peu triste en reprenant des gestes délestés de toute utilité, systématisant des usages qui par la répétition ou l'obsession deviennent une sorte de chorégraphie du trivial, quand l’autre observe ces instants un peu absurdes qui nous dépassent, où l'on parle polonais la nuit et se rend compte que l'expression « pot aux roses » ne s'écrivait pas « poteau rose ». Chacun à leur manière, les deux artistes semblent sculpter notre quotidien, non pour le sublimer, mais peut-être tout simplement pour l’expérimenter. Experientia « essai, épreuve, tentative ». Essayer notre vie de tous les jours, soumettant les données du réel à leur propre incohérence.

Cependant si ces gestes (à 33%, ou la chute d’une vitre dans la file d’attente d’une banque) ne sont pas implémentés dans les cadres de l'art, ils iront se fondre dans la masse informe de comportements que forment le ballet de notre journée. Pourtant, ils ne fonctionnent, ne surprennent, que parce qu’ils sont furtifs, clandestins, « pour mieux surprendre et faire sourdre l'ambiguïté de leur sens »1. Comment dès lors leur permettre une existence artistique? Comment exposer de telles pratiques ?

Il parait absurde de couper ces expériences du quotidien en les plaçant dans un white cube aseptisé, d’éloigner l’expérience artistique de l’existence ordinaire. « Lorsque les objets artistiques sont séparés à la fois des conditions de leur origine et de leurs effets et actions dans l’expérience, ils se retrouvent entourés d’un mur qui rend presque opaque leur signification globale (…). »2 L’art tel qu’il est entendu chez Yan Vanderme et Alexandre Gérard n’est pas placé dans un monde à part, l’œuvre n’est pas le livre, le dessin ou l’installation dont l’existence se situe en marge de l’expérience humaine ; « la véritable œuvre d’art se compose en fait des actions et des effets de ce produit sur l’expérience (…).»3 L’art consiste en l’expérience et non simplement/uniquement en l’objet à considérer avec l’extériorité du détachement esthétique.
« Il s’agit de restaurer cette continuité entre ces formes raffinées et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres d’art, et les actions, souffrances, les événements quotidiens universellement reconnus comme des éléments constitutifs de l’expérience. »4 L’exposition doit alors être ce lieu où l’événement a lieu, s’attachant à rétablir la continuité entre l’expérience esthétique et les processus normaux de l’existence.

notes
1) LOUBIER Patrice, « De l’anonymat contemporain, entre banalité et forme réticulaire », Parachute, n°II
2) DEWEY John, Art as experience, Editions Gallimard, Paris, 2010, p. 29-30
3) Idem, p. 29 
4) Ibidem

mardi 15 mai 2012

Journal de Paris n°17 avril 2012 # Pierre Monjaret

LA BERGERIE-LIEU D’ART CONTEMPORAIN, 2003 – 2010, L’HISTOIRE D’UN SUCCÈS par PIERRE MONJARET
téléchargeable gratuitement sur
http://www.labibliothequefantastique.net
Votre centre d’art La Bergerie situé dans le village de Bourréac s’avère être une pure fiction. Or la fiction peut être envisagée très largement comme l’élaboration de structures intelligibles permettant de construire notre pensée. Ainsi, est-ce que la Bergerie est un espace offrant une réflexion sur la situation des centres d’art aujourd’hui, ou plus généralement sur les conditions de visibilité de l’art ?

Sans aucun doute plus généralement sur les conditions de visibilité de l’art. Le nom complet est : La Bergerie-Lieu d’Art Contemporain sans préciser s’il s’agit d’un centre d’art ou d’une galerie d’art. Toutefois la participation de la Bergerie à quelques foires internationales d’art et mes propos au sujet des collectionneurs laisseraient plutôt penser que la Bergerie est une galerie.

La Bergerie est donc une galerie ; quelle réflexion développez-vous autour de la marchandisation de l’art – surtout lorsque celui-ci n’est pas réifié, puisqu’inexistant ?

La Bergerie met en avant l’excellence des œuvres présentées. Les CV des artistes montrent qu’ils ont exposé de très nombreuses fois dans les endroits qui comptent. Les articles de presse sont dithyrambiques. La Bergerie est un endroit dynamique et sérieux qui organise des conférences et des journées d’étude, qui participe à des foires internationales, qui publie des catalogues. Tout est fait pour aller dans le sens du marché. Les œuvres exposées à la Bergerie n’existent pas. Seuls les ‘’visuels’’ de ces œuvres sont visibles, mais n’est-ce pas largement suffisant ?

Est-ce sous entendre que le marché réduit l’art à sa qualité d’image, d’icône ?

Le marché réduit l'art à sa qualité d'objet. Les ''visuels'' des œuvres sont là pour garantir l'existence de ces objets. Dans le petit ouvrage qui retrace l'histoire de la Bergerie, je reprends les paroles d'Emmanuel Perrotin qui explique que pour la foire de Bâle, il a remplacé une partie des œuvres par leurs photographies pour des raisons pratiques d'encombrement; les collectionneurs se sont habitués à ce mode de fonctionnement et achètent d'après photos. Il aurait pu ajouter que certains d'entres eux ne voient même pas les œuvres qui sont stockées après achat. Je suis tout à fait d'accord avec lui; les objets d'art, c'est très encombrant.
Paradoxalement, les ''visuels'' de la Bergerie sont là pour garantir l'existence d'objets d'art qui n'existent pas. Il y a tromperie sur la marchandise.

Michel de Certeau appelle « stratégie » « le calcul des rapports de forces qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir est isolable d’un « environnement ». Elle postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et donc de servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte. Il nomme au contraire « tactique » « un calcul qui ne peut pas compter sur un propre, ni donc sur une frontière qui distingue l’autre comme une totalité visible. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre.» (L’invention du quotidien, I- Arts de faire, Introduction générale, éd.Gallimard/Folio, 2002,p. XLVI). La bergerie : stratégie ou tactique ?

Stratégie. La Bergerie serait une galerie d'art contemporain d'envergure internationale, utilisant tous les us et coutumes de ce genre d'endroit. On va à Bourréac pour voir les réalisations d'une jeune artiste tongienne ; on ne trouve rien. Pourquoi cette artiste plutôt qu'une autre? On voit les photographies de l'exposition sur Internet; pourquoi ces œuvres sans grand intérêt attirent-elles tant de louanges dans la presse spécialisée? Comment peut-il y avoir une foire d'art à Hodeidah? J'essaie effectivement de susciter quelques doutes, de provoquer une réflexion sur les conditions de visibilité de l'art.

Le guide Legrand des buffets de vernissages recense la qualité et du buffet de vernissage et des conversations des personnes présentes. Vous semblez nous montrer là qu’il n’est plus la peine de parler ni des œuvres, ni des lieux qui les montre - réduits à leur buffet- tout en imitant ce jeu de l’art contemporain, mondain… Une autre stratégie pour dénoncer des pratiques qui vous paraitraient « corrompues » ?

Pour Auguste Legrand, un vernissage est réussi quand l'on passe un moment agréable, que l'on parle de tout et de rien, que l'on rencontre des ami(e)s, que l'on boit et mange bien.
Il est évident que l'immense majorité des personnes présentes aux vernissages partage ces opinions. Ces pratiques ne me semblent pas du tout corrompues. C'est bien de passer un bon moment. Et comme beaucoup d'expositions ne présentent qu'un intérêt très réduit, inutile d'en parler. Dans la plupart des lieux, le gros des visites a lieu le soir du vernissage alors que c'est le plus mauvais moment pour apprécier les oeuvres, du moins le type d'oeuvres généralement exposées. Je trouve que le côté ''relations sociales'' ou ''réseau'' ou bien ''mondain'' est trop sous-évalué.

Journal de Paris n°17 avril 2012 # Gary Bigot

Thermohygrographe, Archives de la Biennale de Paris
Vous avez, par le passé, eu une production "traditionnelle" de l'art contemporain : installations, vidéos, objets... Vous avez même représenté la Belgique à la Biennale de Venise alors que vous étiez encore étudiant à la Cambre (école nationale d'art en Belgique). Puis vous avez décidé d'arrêter toute production d'objets et vous êtes approprié tous les thérmohygrographes des musées. Pourquoi ce revirement dans votre démarche? Quelle raison vous a poussé à adopter cette position?

Que j'étais encore étudiant tout en étant à La Biennale de Venise n'a pas d'importance, je n'ai jamais fonctionné  comme d'habitude. Toujours par grand sauts et remises en questions radicales. Qu'un jour j'ai décidé de m'approprier le thermohygrographe comme illustration parfaite de mon activité artiste  n'est pas un hasard. Avant j'avais déjà employé diverses appareils «sensibles enregistrant » dans des installations. Je trouvais qu'ils avaient beaucoup de similitudes avec la production humaine et
artistique. Et quand je rencontrais le thérmohygrographe dans les musées cela me faisait toujours plaisir.
Le revirement dans ma pratique n'est que le résultat des contraintes liées au fonctionnement d'artiste, et qui me contrariaient. Je commençais à avoir horreur de produire matériellement, avoir un atelier, l'encombrement de travaux anciens, tout comme le fait d'entretenir des bon contacts dans le milieu artistique pour se « promouvoir » etc etc.
Avec plaisir, un jour j'ai dit : Stop!!!
Mais artiste un jour, artiste toujours. L'idée créative artistique a fait qu'un jour je « découvre » qu'il y a parfaitement moyen de  fonctionner différemment et libéré de ce que je ressentais comme des contraintes. Soulagé !!!  C'est ce gentil thermohygrographe que je rencontrais partout qui sera le moyen parfait ! Dorénavant je me limite exclusivement à lui, se sera lui  mon « œuvre » unique, définitive, absolue. Je m'en étais déjà servi dans des expositions (la première en 1980), et c’était le plus convenant puisque je le rencontrais souvent dans des musées, là où un "artiste" à priori veut être présent. Pour moi alors, plus besoin de produire ni d'essayer de convaincre ou de plaire à l'extérieur.

Justement, pourquoi choisir les thérmohygrographes? Pourquoi un objet lié à l'espace de monstration de l'art?

Je me faisais un  grand plaisir car en tant qu’ « artiste contemporain », j’étais présent dans les lieux qui lui étaient dédié, mais aussi dans des grandes institutions, et surtout des lieux complètement autres ! J'étais présent parmi l'art antique, décoratif, folklorique, primitif, mais mieux : dans des ateliers de confiserie, caves à vin et à affinage pour le fromage, réserves de munitions etc. Cela me donne un énorme sentiment de liberté. Je ne suis plus cantonné – emprisonné - dans un milieu spécifique mais me retrouve universel, complice de toutes les activités productives humaines. Et j'ai plaisir à faire connaitre ma solution à moi, et de toujours me considérer artiste ! Le moindre de mes soucis était de savoir si l'extérieur considérerait encore ce que je faisais comme de l'art ; j'étais convaincu qu'en se plaçant tellement en dehors, je serai vite oublié, catalogué, clôturé. Mais non... malgré mon  attitude extrême, un nombre juste de personnes montrent de l'intérêt, et comprennent parfaitement mes décisions. Tout simplement, tout doit fonctionner autrement que la normale. Par une formulation radicalement différente « je » me « retrouve » dans le milieu artistique, mais sans contraintes pour moi. Mon « art » est maintenant une liberté. A partager ou pas !

Pourquoi ne pas avoir totalement dématérialisée votre pratique dans ce cas (même si l’on connait les limites de la « dématérilaisation » de l’objet d’art après l’essai de Lucy R. Lippard)?

Le public ne se satisfait pas d'un concept, d'une attitude sans « résultat ». Malheureusement! Mais ce ne sera de toute façon pas moi qui leur fournirai ce nécessaire. Moi je ne produit plus rien de matériel! Mais j'accepte, même avec beaucoup d'amusement, que qui que ce soit fabrique ce qu'il veut. Ce seront des œuvres Gary Bigot. Je n'ai pas besoin de donner une quelconque autorisation et je m'abstiens de tout jugement ou appréciation. Même si ces objets sont commercialisés, je ne réclamerai pas un sou! Tout dans ma démarche, du début jusqu'à la fin se manifeste, se concrétise en dehors de moi.

Journal de Paris n°17 avril 2012 # Jeff Perkins

Article paru dans le Journal de Paris 
Premier quotidien à paraître en France en 1777, le Journal de Paris renaît en avril 2012 après deux siècles de silence et consacre chaque numéro à une thématique différente (politique, société, économie, culture...). Dans le numéro du mois d'avril qui est consacré à l'art, la Biennale de Paris occupe une place significative.

Parmi les contributeurs
Robert Storr, François Hollande, Caroline Keppi, Ghislain Mollet-Viéville, Jacques Salomon, Nathalie Heinich, Alexandre Gurita, Nicolas Sarkozy, Jean-Baptiste Farkas, Muriel LeLys, Sylvie Chan Liat, Luc Dualas, le musée des nuages, Alain Farffal, He Qian, Sophie Lapalu, Auguste Legrand, Luc Alcary, Philippe Pataud Célérier, Alain Chareyre-Méjan, Pauline Klein, Hassan Afnakar, Markus Prosper, Alfred Jarry.


Interview de Jeff Perkins pour Biennale de Paris

Tu as commencé à être un chauffeur de taxi en 1981 à New York pour gagner ta vie. Quand et pourquoi as-tu décidé que cette activité serait une activité artistique?


D'une manière formelle, on peut dire que j'ai commencé à considérer mon travail en tant que chauffeur de taxi comme de l’art quand j'ai commencé à enregistrer mes conversations avec mes clients en 1995. D’une autre manière, aux alentours de 1990, j'ai acquis l’art de la conduite d’un taxi à New York ; j'ai pensé que j'avais atteint un classe d’expert. Cependant, comme dans toutes les pratiques, il y aura toujours plus à apprendre sur le travail, la ville et le soi.

George Maciunas suggérait qu’être artiste ne doit pas être une activité professionnelle. Qu’en penses-tu?
L'influence et les idées de Maciunas étaient si idéalistes et si uniques pour moi ! Elles m’allaient très bien à l'époque, étant un jeune artiste naïf. J’aimais me retrouver parmi ces intellectuels. Je ne me pensais pas moi-même comme un artiste «intellectuel», mais, aux vues de la nature unique des idées et des pratiques de cette époque - par exemple le mot « art » pensé comme art, et simplement considéré comme de l’art – cela semblait tout à fait possible à poursuivre. Ne pas aspirer à être un «artiste professionnel» était également adapté à mon style de vie vagabond du moment.

Peut-être est-ce mieux de se considérer comme un artiste secret, continuer l'élargissement de l’artisanat, pour ainsi dire. Ce que j’ai fait, mais en même temps, parfois, j'ai continué à être «un artiste».

dimanche 29 avril 2012

Il fait seulement des choses très simples comme : boire un verre d’eau, serrer la main, ou même moins

Yann Vanderme, Faire les choses à 33%, 2006 - ...

Texte pour le site internet Thank You For Coming

http://thankyouforcoming.net/yann-vanderme/

En découvrant le travail de Yann Vanderme, il y a eu comme un chœur d’artistes qui a chanté dans ma tête : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » (Filliou), « il fait seulement des choses très simples comme : boire un verre d’eau, serrer la main, ou même moins : cligner de l’œil » (Maciunas à propos de Brecht), ou « le jour se lève. Apres un moment le jour s’achève. le jour se lève. Apres un moment le jour s’achève. » (Dick Higgins, répété le nombre de fois qu’un jour apparait dans un intervalle donné de temps), et encore « Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre ; chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante. » (Duchamp).
Il y a eu Ann Halprin, Allan Kaprow et Francis Alÿs qui ont discuté de la dissolution des frontières entre l’art et la vie, pour travailler à l’encontre de la rentabilité du geste quotidien afin de se réapproprier les usages, en  les contournant, les poussant jusqu’à l’absurde. Ils sont très drôles, on a beaucoup ri, et on est tous tombés d’accord sur l’importance que l’art ait un impact – infime, même dérisoire – sur nos vies.

jeudi 26 avril 2012

L'autre Moitié du Paysage (2)

Le groupe LMDP (L’autre Moitié Du Paysage) est un atelier de recherche, émanation de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy. Le travail consiste à ne rien ajouter, ni comme idée ni comme objet, tout en prêtant une attention soutenue à ce qui se passe réellement quand on se livre à cette activité au cours du processus artistique. Ce groupe propose de manifester la forme qui s’édifie lors de cette activité, et d’en rendre utilisables ici les conséquences. Merci à toutes et à tous, bon voyage dans l’inhérent, à travers la banlieue de Paris, la Chine, la Suède et le Maroc.

Signé: le groupe LMDP, constitute d’associé.e.s et d’ ami.e.s qui sortent et entrent dans ce groupe à géométrie variable par la seule nécessité de chacun (Claire Roudenko-Bertin et ses associé.e.s et ami.e.s, Virginia Gamna, Maxime Bichon,Paul Bonnet, Julien Laugier, Dexi Tian, Feriel Boushaki, Théo Vailly, Raphaëlle Cellier, Laëtitia Lheureux, Jean-Joseph Vital, Paul Maheke, Anne-Marie Cornu, John Sundkvist, Bruno Barlier, Macdara Smith, Lihong Zheng, Mathilde Villeneuve, Sophie Lapalu, Suzi Ersahin, Nadjia Belabbas.)

http://www.latriennale.org/fr/lejournal/parler-monde/participants